Un mince vernis de réalité

« […] Lorsque nous nous concen­trons sur un ob­jet ma­té­riel, où qu’il se trouve, le seul fait d’y prê­ter at­ten­tion peut nous ame­ner à nous en­fon­cer in­vo­lon­tai­re­ment dans son his­toire.

Les néo­phytes doivent ap­prendre à glis­ser au ras de la ma­tière s’ils veulent qu’elle reste au ni­veau pré­cis du mo­ment.

Tran­pa­rence des choses, à tra­vers les­quelles brille le passé !
Il est par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­cile de ne pas cre­ver la sur­face des ob­jets don­nés par la na­ture ou fa­bri­qués par l’homme, ob­jets inertes par es­sence, mais que la vie, in­sou­ciante, use beau­coup.

Les néo­phytes s’en­foncent en fre­don­nant joyeu­se­ment et bien­tôt se dé­lectent avec ra­vis­se­ment pué­ril de l’his­toire de cette pierre-ci, de cette bruyère-là.

Je m ’ex­plique : un mince ver­nis de réa­lité im­mé­diate re­couvre la ma­tière, na­tu­relle ou fa­bri­quée, et qui­conque dé­sire de­meu­rer dans le pré­sent, avec le pré­sent, sur le pré­sent, doit prendre garde de n’en pas bri­ser la ten­sion su­per­fi­cielle.

Au­tre­ment, le fai­seur de mi­racles in­ex­pé­ri­menté cesse de mar­cher sur les eaux pour des­cendre de­bout parmi les pois­sons éba­his.[…] »

Ex­trait de La trans­pa­rence des choses de Vla­di­mir Na­bo­kov