Les failles ordinaires

« L’image photographique est parfaite pour jouer ce rôle intermédiaire, cette séparation entre chien et loup, entre apprivoisée et sauvage, ce moment où l’on n’est plus capable de discerner, où la perte de la distinction nous renvoie à la fragilité de nos perceptions et nous plonge dans la projection, l’imagination.

On crée alors une fiction pour pallier notre défaut de vision, pour lutter contre l’inquiétude de l’illusion. Il y a quelque chose du drame intérieur, pas celui des consciences tourmentées et des sentiments incertains, mais celui des sensations muettes qui éprouvent l’action silencieuse de la mélancolie. Le drame immobile de la vie ordinaire. Ce tragique intériorisé se montre par des éléments de décor.

Bien plus qu’un simple mobilier, ceux-ci définissent un rapport du silence et du bruit, du mouvement et de l’immobilité, de la lumière et de l’ombre, de l’intérieur et de l’extérieur. Plus le drame est intérieur, plus il a besoin de trouver son analogie dans un ton, des attitudes, une scansion du temps ainsi qu’une configuration de l’espace qui lui soient propres. »

Jacques Damez in Géraldine Lay, Failles ordinaires, Actes Sud, Arles, 2012